Alors que le pays commémore le trentième anniversaire du 10 mai 1981, grâce à ma mémoire et à mes notes, j’écris en quelques lignes mes souvenirs de cette journée historique. J’avais 18 ans et j’étais étudiant en première année de droit à Bordeaux . J’étais aussi déjà un des responsables des jeunes socialistes du département . Nous étions une quarantaine de jeunes sur Agen , Villeneuve et Marmande. Plusieurs sont encore engagés, certains sont élus, comme Claire Pasut , qui trente ans après, est toujours à mes côtés comme vice présidente du Conseil général. Je salue les autres amicalement s’ils viennent à me lire.
Comme jeune, comme étudiant , c’était la première fois que je votais, et ce fut une campagne où je me suis pleinement impliqué , avec un enthousiasme qui n’était pas je crois le seul apanage de la jeunesse . Il y avait dans le pays tout entier une volonté de mouvement et de changement que François Mitterrand avait su incarner.
De cette campagne je garde le souvenir de grands meetings avec des foules immenses rassemblées autour de François Mitterrand . Le premier auquel j’ai assisté eu lieu le mardi 24 mars 1981 à Bordeaux Lac. Les étudiants socialistes s’étaient donné rendez vous place de la Victoire pour aller ensuite à Bordeaux lac. Je fus impressionné par la capacité de ce tribun à captiver grâce à son verbe une foule de plusieurs milliers de personnes. Un discours riche faisant état des problèmes du moment , mais les replaçant dans une perspective historique. Je fus séduit par le charme du verbe et la force des idées . La soirée, dans la grande tradition étudiante, s’est finie très tard ou très tôt place de la Victoire.
Le 14 avril il y eu une réunion publique sérieuse à la mairie de Ste Livrade avec Marcel Garrouste, inlassable militant qui trois ans plus tôt grâce à sa sincérité et son courage avait battu le maire de Villeneuve et avait été élu député du Villeneuvois. Il y avait un invité extérieur : Edgard Pisani. Ancien ministre du général de Gaulle , il s’était engagé aux côtés de Mitterrand . Descendant de la tribune , je le revois marcher devant l’auditoire, sans notes, tout en faisant un exposé brillant sur la situation de l’agriculture.
Le Samedi 18 avril nous avions décidé avec Mathilde Marton de faire une conférence de presse , rue Lakanal, au nom du comité de soutien des jeunes à François Mitterrand. J’avais 18 ans et c’était la première fois que je devais me livrer à ce genre d’exercice. Je me souviens de Michel Gardère, journaliste au Petit Bleu, qui essayait sans hostilité de nous pousser dans nos retranchements tout en nous donnant des conseils dont un qui m’est toujours resté utile « il faut maîtriser la conclusion ».
Je me souviens aussi du meeting du Vendredi 24 avril au Stadium à Toulouse, le dernier grand meeting de la campagne. Un stadium comble avec 35 000 personnes scandant le nom de Mitterrand . Le premier à intervenir , avec la voix puissante d’un de ces tribuns que l’on n’entend plus, fut Pierre Mauroy, rappelant les combats de la Gauche depuis la Révolution, évoquant le travail des enfants dans les mines du Nord, les combats de Jaures et de Blum, le Front Populaire, puis ce fut Lionel Jospin et enfin François Mitterrand.
Le jour du 10 mai , je suis allé voter à la mairie de Prayssas avec mes grands parents en fin de matinée. A 18 h , j’y suis revenu pour assister au dépouillement. A 20 h , j’étais chez mes parents devant la télévision pour attendre l’annonce du résultat . C’est alors qu’apparu la célèbre image du visage de Mitterrand , …et le visage déconfit d’Elkhabach. Dans la pièce où s’étaient rassemblées des amis et des voisins , ce fut une explosion de joie , dont j’ai gardé le souvenir en prenant quelques photos.
Ensuite , je suis descendu à Agen , rue Lakanal, où se trouvait le siège de la Fédération socialiste du Lot et Garonne dont le premier secrétaire était Jean Rumeau. Petit à petit des centaines de personnes se sont retrouvées dans une ambiance de fête, mais aussi avec beaucoup d’émotion et le sentiment de vivre et de partager un moment important. De façon, je crois improvisée, il fut décidé d‘organiser un défilé dans les rues d’Agen. Un cortège s’est donc formé. Nous avons descendu le boulevard de la République, en passant devant la permanence de Giscard où il y avait une ambiance sinistre et des dames en manteau de fourrure. Il ne devait donc pas faire très chaud. Nous sommes arrivés place du Pin où nous avons été rejoint par un autre cortège qui s’était formé devant la fédération du parti communiste qui se trouvait place du Pin . Un seul cortège important s’est alors constitué , nous avons descendu le boulevard Sylvain Dumon jusqu’à la gare, puis le boulevard Carnot avant de bifurquer pour passer devant la mairie d’Agen , la rue Montesquieu pour atteindre la Préfecture et le Conseil général qui symbolisait avec François Poncet, ministre venu faire carrière en Lot et Garonne, l’arrogance du pouvoir giscardien.
Comme je devais être vers l’avant du cortège, à un moment nous nous sommes retrouvés devant la grande porte en bois du Conseil général ( qui à l’époque était installé dans une aile de la préfecture). Il n’y avait dans cette foule aucune haine , mais plutôt une forme d’euphorie . Pendant quelques secondes il y eu une hésitation collective assez symbolique de ce moment. Certains voulaient enfoncer la grande porte pour rentrer dans le bâtiment. Je me souviens de Jean Claude Micieli criant de ne pas enfoncer les portes, que nous avions gagner les élections et la droite ne manquerait pas de nous reprocher ce geste alors que d’autres élections allaient suivre. Il avait raison. Apres ces quelques secondes d’hésitation le cortège a repris son cours.
27 ans plus tard, le 17 mars 2008, sans forcer les portes, mais grâce aux élections qui avaient eu lieu la veille, je traversais la cour du Conseil général , à St Jacques, avec Charles Bourlard, Mickael Moreau et Jacques Bilirit pour prendre possession des locaux. A l’étage de la présidence, il y avait dans tous les bureaux des posters de Sarkozy , que nous avons vite fait enlever. En m’installant dans mon bureau au Conseil général, la première chose que je fis , fut d’y accrocher le portrait de François Mitterrand . Le combat continu.